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Chronique 19, 8 juin 2020

Un temps d’arrêt s’impose. Un temps. Je regarde les roses en appelant Diane et ses enfants. Dans la forêt un chemin de livres a disparu avec l’Hiver et le Printemps mêlés en une seule saison. Je cherche sa pitance, sa danse dans le feu du silence se consumant d’approcher. Je frappe-portes, s’engouffre-vent jusqu’à la fin de sa Traversée en solitaire[1]. Qui va dans les profondeurs pour nous tous ? Merci les écrivains, les musiciens, les peintres… Merci les apnéistes du Mystère de la Présence. « Souvent je me disais : « Quelle erreur de m’appeler une danseuse ? Je suis un pôle magnétique qui concentre et traduit les émotions de la musique. »[2] Ces derniers jours j’étais surtout comme une alcoolique, dire aussi ces instants où la grâce nous quitte et où il faut éloigner livres, attendre, ne plus tourner pages, ne plus tourner du tout, attendre de sentir un appétit renaître. S’approcher soi-même comme un animal sauvage, lui donner une phrase, observer peau et coeur. Eau bénie où j’ai senti la vie en entendant cette phrase à la radio vers midi : « Il peut arriver que des individus isolés, inadaptés, morbidement accrochés à leur enfance et repliés sur eux-mêmes, cultivant un goût plus ou moins prononcé pour une certaine forme d’échec, parviennent en s’abandonnant à une obsession en apparence inutile à arracher et à mettre au jour une parcelle de réalité encore inconnue. »[3] L’inconnu on en est là dans la forêt où le chemin a disparu remplacé par un bouquet de roses sans vase avec encore cette gueule de bois et quelques larmes en train de sécher. J’ai une envie de cercle, de danse circulaire de mots arrachés. Voyager ensemble vers le fonds silencieux immobile sur lequel se déposent toutes choses. Un temps d’arrêt s’impose. Un temps. Je regarde les roses en appelant Diane et ses enfants. 


Sacha Steurer



[1] Titre de l’autobiographie de Marie-Madeleine Davy aux Editions Albin Michel, 1989
[2] Isadora Duncan, Ma vie, Editions Gallimard, 1932 pour la traduction française. 

[3] Phrase de Nathalie Sarraute entendue dans une émission de Laure Adler, Hors-champ, consacrée à Claude Régy :https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/claude-regy-portrait-dun-maitre-qui-ne-veut-pas-letre-45


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