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Chronique 1, lundi 7 octobre 2019, du bateau sous les toits


La conscience des ténèbres à l’intérieur de mon corps, de toutes les couches épaisses et invisibles qu’il constitue, de la grotte immense, est revenue. Elle m’avait quittée en même temps que le Printemps avait fait éclore toutes ses fleurs violemment pour me laisser en paix pendant l’été avec la chaleur et les couleurs. La vision attentive aux « Enfers » en suspens. J’ai laissé pendant plusieurs mois reposer « Penser un corps épuisé » d’Uni Kunichi sur la danse d’Hijikata et je le reprends depuis hier. Hijikata se laisse envahir par des images comme l’enfant se fait envahir par le monde, « se fait danser » avant de danser, écrit-il. 

« Il fait noir en moi ». Cinq mots prennent possession d’un corps mis en mouvement par la force d’une l’image. « Il fait noir en moi ». Et avant d’accomplir cette danse dans six jours, vivre cette phrase le plus souvent possible dans la vie quotidienne : en marchant, en respirant, en parlant, en se lavant, en mangeant… Observer comment cet imaginaire modifie mes gestes et ma perception de mon corps et du monde. Adresser cette phrase à chacune des parties de mon corps : bras, tête, jambes, sexe, dos… 
Encore une fois : « Il fait noir en moi ». Et en toi. Et en vous. Et en nous. Voir ce noir dans le corps des autres aussi, chaque personne devenant une grotte où chercher l’entrée… 

Le grand mystère écrit Christine Singer est que nous sommes à l’intérieur les uns des autres. Cette phrase lue avant-hier devant le premier feu de cheminée de l’année me stupéfie. J’aimerais danser avec cette conscience-là : Je suis à l’intérieur de ceux qui posent leur regard sur moi. Ce livre fait de la maladie une expérience de vie lumineuse à travers la douleur. Je retrouve cette note : « Expérience » vient de « ex – periri », la traversée d’un danger. Ce témoignage est fort d’une vision initiatique de la douleur, fort d’un amour de la vie acceptant… Tout. (Je marche à l’intérieur d’un autre et je ne voie plus rien.) Tout est contenu dans le noir. 

Quand je suis rentrée dans le bateau sous les toits après quelques jours à Marseille, j’ai trouvé dans la boite aux lettres une enveloppe épaisse qui contenait un livre : « Je ne tutoie que Dieu et ma femme » de Roland Nadaud aux éditions Jacques Brémond.  Des textes dont l’adresse à Dieu est très directe m’arrivent de plus en plus dans mon voyage à travers le labyrinthe de la littérature. L’écriture est très simple, on a l’impression d’écouter quelqu’un respirer : « Je marche / pour te prier te tutoyer je marche / c’est la nuit de Noël et je marche / je suis sorti dans la rue je marche / je marche dans ma vie / je marche dans ma tête / je marche je prie je marche ». 

Je lis, je vous écris et la danse continue et commence en vous livrant ces lectures. Je me lis. Nous nous lisons. La bibliothèque est vivante. 

Il est midi, je suis habitée par le Psaume 22 dont je cherche différentes traductions. Dans le bateau sous les toits avec mes livres et la simple vision du ciel je pourrais être n’importe où. 


Livres cités

Hijika Tatsumi, "Penser un corps épuisé", aux éditions les Presses du réel, 2017
La phrase « Il fait noir en moi » est de Joë Bousquet dans Le Meneur de lune, aux éditions Albin Michel, 1946 pour la première édition 
Roland Nadaus, « je ne tutoie que dieu et ma femme », Editions Jacques Brémond, 1992
Christine Singer, « Derniers fragments d’un long voyage », Editions Albin Michel, 2007 

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